| Odyssée : en quêtte de lumière. Les peintures inspirées de l’Odyssée et les conférences de Barbara Cassin « L'Odyssée au Louvre : un roman graphique » |
ULYSSE CHEZ CALYPSO
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ULYSSE ET PRINCESSE NAUSICAA
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« ÊTRE MORTEL – CALYPSO. Ulysse est le seul guerrier grec vivant à ne pas connaître encore le jour du retour. Dix ans de guerre devant Troie, sept ans encore dans l’île de la nymphe amoureuse, Calypso, la Cachée, la Cacheuse. Zeus décrète qu’elle doit le laisser partir. Les dieux immortels, dit-elle, refusent aux déesses de prendre en leur lit le mortel que leur coeur a choisi, ils sont jaloux des hommes. Mais c’est aussi qu’Ulysse préfère sa condition de mortel à l’immortalité que Calypso lui propose : « Déesse maîtresse, pardonne-moi, toute sage qu’elle est, je sais que Pénélope est sans grandeur ni beauté. Car c’est une mortelle ; toi tu ne connais ni la mort ni l’âge. Mais ce que je veux, ce que je désire tous les jours, c’est rentrer à la maison et voir le jour du retour » (chant V). Ulysse choisit le danger, se risque sur un radeau, il choisit d’être un «mortel» : l’Odyssée commence. » L’Odyssée au Louvre : Un roman graphique, Barbara Cassin. |
« PARLER – NAUSICAA (L’invention du performatif). Ulysse aux mille tours est par excellence celui qui sait parler. Et quand, naufragé nu sur le rivage des Phéaciens, il aperçoit la princesse Nausicaa venue laver le linge, au lieu de la prendre aux genoux comme font les suppliants, il invente pour ne pas l’eff rayer « un discours qui gagne, doux comme le miel » : « je te prends les genoux » (chant VI). Au lieu du geste, un performatif. Un performatif païen, qui signe la perméabilité du monde, la beauté d’un cosmos où Ulysse est un lion des montagnes ou un dieu des champs du ciel, et Nausicaa une déesse ou le jeune fût d’un palmier. » L’Odyssée au Louvre : Un roman graphique, Barbara Cassin.
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ULYSSE ARRIVE CHEZ CIRCÉ
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JOUR DE RETOUR. ULYSSE ET PÉNÉLOPE huile sur toile 150 x 120 cm |
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« PARLER – CIRCÉ. Ulysse est le seul que la sorcière Circé ne parvient pas à changer en cochon. C’est qu’il a reçu l’aide d’Hermès qui lui a montré un contrepoison, une herbe appelée phusis chez les hommes, molu chez les dieux (chant X). Phusis sur phuein, « pousser », signifi era « nature » ; quant à molu, aucun linguiste ne sait d’où ça vient… Il y a donc une langue des hommes. » L’Odyssée au Louvre : Un roman graphique, Barbara Cassin.
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« ÊTRE RECONNU – PÉNÉLOPE (Le lit enraciné et l’extrême ailleurs) Quand les Phéaciens déposent Ulysse sur Ithaque, il ne reconnaît rien. Et lui-même ne sera Ulysse que reconnu. Il l’est d’abord par son chien Argos... La fin de l’Odyssée est un enchaînement de scènes de reconnaissance – le bouvier, Télémaque, la nourrice, Pénélope enfin, « coeur de pierre » lui dit-il. C’est qu’il existe un signe de reconnaissance que seuls les époux connaissent. « Qui donc a déplacé mon lit ?» (chant XXIII) s’écrie Ulysse quand Pénélope ordonne qu’on le leur dresse : le secret du couple, c’est leur lit enraciné, creusé jadis par Ulysse dans un olivier encore en terre. C’est donc bien Ulysse qui est de retour. Ils retrouvent leur couche et ses droits d’autrefois, et pour eux les dieux retiennent la nuit. Or, ce n’est pas fi ni, pas tout à fait. Tirésias aux Enfers a fait savoir à Ulysse qu’il devrait repartir : il lui faut « aller de ville en ville en portant une rame polie, jusqu’à ce qu’un autre me croisant demande quelle est cette pelle à grains sur ma brillante épaule » (chant XXIII). Aller jusqu’à l’extrême ailleurs donc, là où on ne connaît même pas la mer, pour faire enfi n la paix avec Poséidon et pouvoir vivre entre les siens le reste de son âge. Le périple ne s’achève pas avec le jour du retour, et il faut évidemment de l’autre pour être soi. » L’Odyssée au Louvre : Un roman graphique, Barbara Cassin. | |
ULYSSE ET SIRÈNES
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« ÊTRE SOI-MÊME – LES SIRÈNES (Ulysse, modèle de l’Être) Ulysse passe au large des Sirènes, il bouche les oreilles de ses compagnons et se fait ligoter au mât pour résister à l’attrait de leur chant. Elles n’ont pas l’air de dire grand-chose
pourtant : « Viens ici, Ulysse tant vanté, honneur de l’Achaïe… » (chant XII). Mais les mots qui décrivent Ulysse « lié dans
un lien douloureux, planté là au sol droit sur l’emplanture » (chant XII) sont ceux-là mêmes que choisira deux siècles plus
tard Parménide, le « premier à », le « père » de la philosophie, dans son poème Sur la nature ou sur l’être, pour décrire
la sphère de l’Être (fr. VIII, 26-34) telle qu’en elle-même l’éternité la change. C’est ainsi qu’on passe du muthos, mythe,
récit, épopée, au logos, discours et raison : l’Être est comme Ulysse. Je propose d’ouvrir un contrepoint avec la manière
dont Hélène imite la voix des femmes des guerriers grecs cachés dans le cheval : elle les appelle un par un par leur nom,
chacun avec la voix de sa femme. C’est Ulysse qui, reconnaissant bien là Hélène, « la/une femme » dirait Lacan, leur interdit
de sortir (chant IV). Hélène est la cause de la guerre, c’est le sous-texte des poèmes homériques, et on ne cesse de |